Le présent et le plus que parfait

Raf Simons lance sa première collection de prêt-à-porter pour Christian Dior. C’est un rêve. Parce qu’il s’agit d’une quête...

Christian Dior a modifié l’image de la femme, voici près de 70 ans. Mais la jolie femme, de nos jours, a-t-elle besoin de voir à nouveau son image se modifier, de façon aussi novatrice qu’après la Seconde Guerre mondiale ?

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C’est tout le chemin à tracer dans le monde du luxe et de la mode. Il faut arriver au firmament, à l’élégance totale, dans un monde qui est devenu celui de l’art total parce que les chemins de la liberté ont déjà été définis. Dans ce monde devenu hyper exigeant, malgré le règne apparent du tutoiement, le chemin est devenu difficile, presque inatteignable pour arriver sur les rives de l’absolu. Simplicité, voire humilité sont de rigueur pour les créateurs. Parce qu’il faut qu’ils aillent loin, dans le détail et la forme du détail. La redéfinition des tissus et des coupes, pour une grille de lecture apte au XXIe siècle, en est d’autant plus difficile. Les couturiers sont en train de devenir l’âme du monde qui a gardé mémoire de l’ancien, et ils doivent puiser au fond de leur âme ce qui est devenu le rêve de l’art, le rêve de l’être, du grand être, l’alchimie nouvelle de la civilisation mondialiste.

 

Raf Simons est le sixième directeur artistique de Dior. Au sujet de Christian Dior, Raf Simons dira : « J’ai toujours été impressionné par le travail de Christian Dior. Le New Look, bien sûr, mais il n’est pas réductible à cette seule silhouette. Personne d’autre que lui n’a été capable, en un si bref laps de temps, dix ans seulement, de créer une telle révolution ».

Christian Dior écrit dans ses mémoires cette phrase révélatrice : « Mon faible – vous l’avez deviné – est une vocation d’architecte qui me fascine depuis l’enfance. Contrariée par ma famille et par les événements, cette vocation souveraine a su d’abord employer la couture comme moyen d’expression indirect. J’ai suffisamment proclamé au cours des chapitres consacrés à mon métier qu’une robe telle que je la conçois est une architecture éphémère destinée à exalter les proportions du corps féminin ». Raf Simons a une formation d’architecte et de designer industriel. Chez tous les deux, le concept est donc primordial. Parce qu’il se répercute sur l’analyse des choses. La mode devient alors l’expression d’une vision globale des choses, qui perdent leur spécificité matérielle pour atteindre un discours sur l’évolution technique et morale de la société. Cela permet un discours minimaliste, même si ce dernier est une apparence pour cacher toute une richesse de la création qui reste précieuse comme une source rare. Mais l’important, c’est l’épure. C’est la forme qui est là, presque mathématique, pour indiquer comme des mots et des voyelles d’un langage secret, elle sert à vanter la femme dans toute sa splendeur : elle dépasse son corps, elle frôle la démonstration, elle s’échappe un peu plus loin encore, mais on devine son odeur, on ressent toute une puissance venue du plus profond de son inconscient. La femme est une liane et son homme véritable est son vêtement. Il lui offre tout. Il lui permet tout. Il la touche et lui donne un rang de divinité. La civilisation occidentale se définit dans ces tenues laissant libres les mouvements de grâce et les instants de plaisir : tout est permis, l’important, c’est la façon dont on le fait. Dior avait saisi ce phénomène sacré lié à la paix retrouvée après 1945 et qui durera tant que le capitalisme durera : la femme est oblative. Elle n’est pas forcément faite pour régner, mais pour dominer. Et pour donner en retour le reflet de son pouvoir dans une séduction qui n’aura jamais plus de limite, jamais plus de tempérance. Et au fur et à mesure de cette approche nouvelle, où la morale se cantonne à affirmer sa rigueur et son honnêteté, la femme affirme qu’elle exploitera désormais, jusqu’à la nuit des temps, ses droits et ses plaisirs : A-t-elle encore besoin de l’homme ? Ce n’est même plus là une question d’intérêt public. Ce qui compte, c’est le pouvoir de la femme et l’achèvement de sa libération.

Raf Simons, reprenant l’héritage de Dior, suit cette évolution inscrite dans la nuit des temps, et qui représente la logique du monde vivant, lorsque celui-ci s’empare de la technique pour la maîtriser. Donnant ainsi la possibilité à la femme d’utiliser ces outils modernes qui ne demandent pas de la force physique, mais de l’intelligence et de l’esprit de décision. C’est l’explication des vertus du minimalisme en mode : il n’est pas là pour réduire, mais donner toute la liberté de choix. Le vêtement donne au corps de la femme une allure sobre et rigoureuse, et dans un autre temps très rapproché, c’est-à-dire le millième de seconde plus tard, c’est au tour du corps de la jolie femme de doter le vêtement d’autres atours, de lui offrir ses propres lumières et formes naturelles. De même qu’un livre est un livre dont le lecteur fait la seconde moitié, un vêtement Raf Simons, un vêtement Dior, c’est celle qui le porte qui en fait l’autre moitié.

Raf Simons a lui-même dit au sujet de Dior : « Il a pris à bras-le-corps la féminité, la complexité et l’émotion dans un véritable élan de liberté en rupture avec le passé. L’idée même de restriction était dans les mentalités et la première libération était psychologique. C’est cette direction que j’ai voulu explorer ».

La veste Bar a été une des révélations de la maison Dior. Avec sa silhouette structurée, on peut dire architecturée, qui met en avant la féminité moderne de la femme. Raf Simons la reformule, de veste elle devient mini robe, pour donner une silhouette courte, qui sexualise la femme en lui laissant toute sa pudeur. C’est une robe qui est faite pour être portée de nombreuses fois, en toute circonstance.

Christian Dior a dit lui-même : « Le vrai luxe exige le vrai matériau et le vrai travail artisanal. Il n’a de sens que si ses racines s’enfoncent profondément dans un tuf baigné de traditions. Pour traverser un siècle que le manque de moyens financiers détourne de la frivolité, la toilette doit être confortable et consciencieuse. Le couturier doit concevoir pour être usée une robe qui ne sera peut-être portée qu’une fois. La fantaisie pour la fantaisie, l’outrance pour l’outrance relèvent du costumier, non du couturier ».

C’est dans cette tradition que s’inscrit l’esprit de créateur de Raf Simons.

Au printemps 1945, la France se sentait libre. Elle sortait de 31 années d’enchaînements. Depuis la fin de la Belle Époque, elle ne vivait que de contraintes.

Par une suite de coups d’intuition, Coco Chanel avait déjà préparé la libération de la mentalité féminine en matière de couture. Mais il fallait continuer. La paix était revenue. Le monde entier voulait s’enrichir et profiter de la vie. Christian Dior était un dessinateur de mode surdoué. L’industriel Pierre Boussac, le patron du textile en France, lui fit confiance. Là aussi, ce fut une intuition de génie. La maison Christian Dior était lancée. La femme devenait une liane drapée dans les 20 mètres de tissus qui avaient fait sa robe, au lieu des trois habituels.

C’était un souffle. Une identité nouvelle qui indiquait une nouvelle façon de vivre. La femme redevenait païenne, libre, ayant la volonté de séduire et de profiter de la vie. Certains ont retenu le mot de Marlene Dietrich qui exigeait de tourner ses films en tenue Dior : No Dior, no Dietrich, disait-elle à ses metteurs en scène... La très fine Olivia de Havilland portait du Dior. C’est elle qui jouait le rôle de Melanie Wilkes dans Autant en emporte le vent...

Rita Hayworth, Ava Gardner, Marilyn Monroe, Lauren Bacall étaient des fans attitrées du couturier français qui créa ainsi la femme occidentale d’avant Mai 68 et la contestation hippie. Malheureusement, Christian Dior connut une vie trop courte. Il était né en 1905. Il mourut en 1957. Il laissa un univers admiré dans le monde entier, et la maison Dior continue sa route, dans ce vaste monde de la très grande mode, où tout est permis, sauf l’erreur ou, encore pire, l’imperfection.

En dehors de son style et de sa maison de couture, Christian Dior nous a offert un joyau précieux : son livre de souvenirs, écrit à peine un an avant sa fatale crise cardiaque. Son titre est : Christian Dior et moi. Il nous parle de sa façon de voir la beauté qu’il décèle dans chaque instant, chaque objet, chaque fleur et être vivant qui l’entoure, cette beauté lui donne la beauté de la femme qui lui donne la beauté de la robe. Il partait de haut, de très haut. Avec son cœur et son instinct sûr.