L’intelligence des choses

Le reflet sur une pierre est indicible comme le vol d’un oiseau dans la nuit... Mathieu Lehanneur fascine... Il indique de nouvelles voies qui sont un appel à la science et son invisible. Il est à l’image de notre époque où la technologie devient le moyen absolu du pouvoir. Son autorité à lui, c’est de nous mener dans des lieux qu’il conçoit avec une magie tout en réserve, vers l’intelligence et les voies de l’apaisement.
N’est-ce pas là une définition du rêve, et du rêve éveillé ?

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Peut-on cerner l’invisible autrement que par des objets ? Raconter le jour et la nuit, et la lumière ? Il existe peut-être, pour le faire, des formules mathématiques, mêlant physique quantique et analyse moléculaire. Mais les représentations matérielles sont les forces vives de ces raisonnements, les forces évidentes : le nombre d’or s’inscrit sur un pétale de rose ou l’intérieur d’une pomme. La fragmentation des reflets par l’éclairage indirect ou le vitrail façonne notre vision. Le blanc apparaît encore plus blanc, plus que blanc, et les pierres vibrent dans un étrange silence. Nous sommes dans un monde ainsi magique, où Mathieu Lehanneur a mis en place le décor spirituel de l’église Saint-Hilaire, à Melle*, un havre de paix, bien sûr, mais aussi une recherche passionnée sur les formes de vie, de conscience et de supra conscience.
Dans le design, le corps ne s’arrête jamais au corps. Il va plus loin dans la théorie des ensembles. Il détermine une appartenance et une abstraction à partir de cette appartenance ; c’est une sémantique des formes, des couleurs, qui peuvent ensuite s’accorder avec un nouveau langage, et déterminer ainsi de nouveaux espaces de bonheur, ou, de façon plus complexe, d’apaisement sur des choses que l’on ne sait pas forcément, mais qui sont là, près de chacun, et que chacun ressent.

 

 

C’est pour cela que l’on parle d’exploration des possibilités, lorsque l’on cite Mathieu Lehanneur. Parce qu’il affirme ce que chacun fait, plus ou moins consciemment, mais il en souligne le sens, la valeur relative et la valeur d’absolu. Il a le pouvoir de nommer autrement les choses, parce qu’il a compris cette voie magique menant à l’art moderne. Et celui-ci n’est peut-être qu’un perpétuel retour sur soi, sur les civilisations, sur le temps, qui est courbe comme la lumière donnée par une lampe, sur des choses qui sont vues de biais, avant de voir leur forme se reconstituer par notre cerveau logique.

Apparences : Les objets ont-ils une âme, les lieux ont-ils un esprit ?

Mathieu Lehanneur : Au départ, les objets n’ont pas une âme. Ce sont des choses plutôt inertes. Elles sont potentiellement vivantes, mais éteintes. C’est le principe de Pinocchio, il est devenu un de mes projets de design préféré.
Et puis, il y a un début où la magie s’opère. Je ne connais pas l’origine exacte de cette magie. Elle peut être technologique, mystique, physique, ou bien autre chose...

La vie est donnée aux objets par les êtres à leurs côtés. C’est la vraie difficulté du métier de designer. À partir d’un objet, d’une matière potentiellement sans âme, arriver à en faire des objets Gepetto : ils se promettent de trouver la bonne ou la mauvaise conscience, ils vous invitent à leur inventer une âme par rapport à l’être qui est à l’intérieur de l’objet, et qui est elle-même en attente. Elle correspond peut-être à une attente intérieure, inconsciente, de vous-même.

Quant aux lieux... Savoir s’ils ont un esprit... Nous ne sommes plus aussi sensibles qu’autrefois pour les discerner... On connaît le rôle du magnétisme que l’on assimile à celui de la physique...

C’est vrai qu’il y a des lieux chargés électriquement, ou magnétiquement. Ils agissent sur nous, souvent de façon incompréhensible pour notre esprit logique. Les églises, les hôpitaux sont des lieux chargés, qui étaient souvent chargés avant qu’ils ne deviennent églises ou hôpitaux... Il faut se reconnecter avec cette réalité qui est indicible...


Vous rapprochez-vous ainsi du feng shui et de la géobiologie ?

J’ai ressenti tout cela avec le poids du passé lorsque je me suis occupé de l’église de Saint-Hilaire. J’ai été étonné de voir jusqu’à quel point les constructeurs d’églises et de cathédrales étaient sensibilisés à ces problèmes qui ont trait au magnétisme ou à la géobiologie. Ainsi, lorsque l’on trouvait, dans une carrière, une pierre qui se tenait droite, dans le sens de la hauteur, on faisait attention de la laisser dans la même position à l’intérieur de l’église, comme si l’on voulait respecter sa polarisation.
Je ne suis pas et ne veux pas être un spécialiste du magnétisme, ni de ces matières, feng shui et géobiologie, qui ont leurs propres techniciens. Mais les énergies telluriques croisent mon propre métier.

 


Aux côtés du magnétisme qui irradie sur les êtres, il y a en retour les êtres qui façonnent et qui inventent avec leur propre conscient. Et leur inconscient. Il reste donc une part importante qui revient à la psychologie dans votre métier de designer.

Il y a en effet utilisation de la psychologie. Le terme de psychanalyse serait un peu fort. J’essaye de faire parler les clients au maximum. Plus on va les faire parler, plus ils vont sortir des choses riches, qui deviennent des inspirations importantes sur le projet... Je me comporte souvent vis-à-vis d’eux comme un médecin... C’est leur inconscient qui parle autant que leur conscient... car une maison, un objet représentent une part de l’inconscient de celui qui les possède ou les décide... C’est de ces premières réunions de projet que les idées me viennent... en me mettant à l’écoute.
Charlotte Perriand a dit que la forme, c’est le fond qui remonte à la surface. La forme est en effet un véhicule, un médium que l’on a mis en place...

Car la beauté, la seule beauté n’est pas une fin en soi... Un objet ou un lieu n’est pas joli pour faire du joli. La forme est ainsi un message. Quand on fait de la plongée sous-marine, on voit des poissons de toute forme, certains ne sont pas très beaux à nos yeux, mais leur apparence nous lance un message que j’interprète ainsi : Attention, je suis méfiant, je suis méchant, ne m’approchez pas...

Quand je conçois un objet, je lui donne une forme, mais après, je ne serai pas là, auprès de lui, pour le disposer... Je ne mets pas de notice d’emploi ou de positionnement de l’objet... il faut que, seul, il soit capable de porter son message... On est vis-à-vis des objets comme dans une relation amoureuse... Il faut qu’ils nous plaisent, qu’ils attirent l’œil. Mais pour que cela dure, il faut autre chose en plus, ils doivent donner un peu plus...

Peut-on dire que le design présente une sorte de sens esthétique, donc de morale, que la peinture ou la musique ne sont pas obligées de prendre en compte ?

Je ne pense pas. Je ne cherche pas de morale. Mais la part la plus instinctive et primitive, éventuellement violente et conquérante. Je cherche les matériaux qui vibrent, à l’image des étoiles qui sont des sources de lumière et qui transcendent le tout. J’ai ainsi une approche concrète et pragmatique, qui est un éloge de la vie.