Je est une autre

Pour la première fois, un musée français rend un grand hommage à Marie Laurencin.

C’est le cent trentième anniversaire de sa naissance. Près d’une centaine d’oeuvres sont exposées au Musée Marmottan jusqu’au 30 Juin.

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Les lignes courbes et coloriées touchent au mystère. Celui des femmes désirées, lorsque le regard se voile comme un ciel de Normandie en début de printemps. L’homme n’est jamais présent, il hante le souvenir du cœur, mais la réalité reste la femme, épouse modeste de l’art et du silence, avec le mot à peine dit, chuchoté tel un baiser, entre deux jeunes filles qui ne se regardent plus, tellement elles se connaissent, qui ne se parlent plus, tellement elles sont proches.

Marie Laurencin cherchait-elle son double platonicien, sa moitié de coquillage, dans sa peinture et son esquisse, perpétuellement retravaillées, recomposées, jusqu’à la perfection d’une douceur absolue, maître mot de son œuvre. Les Japonais esthètes comprennent cette délicatesse de cœur. Leur culture amoureuse est fondée sur cette distanciation passionnée, où l’homme est un chevalier lointain, et la femme une déesse. Guillaume Apollinaire participait de ce rêve. Il refusa un poste moins risqué, il préféra partir comme officier dans un régiment d’infanterie, lors de la Grande Guerre, et il y laissa sa vie. Ce comportement de samouraï donne sa réplique à un univers féminin composé de finesse, d’esprit d’abstraction et de réserve. Tout se joue dans l’idée de l’acte, celui de la couleur et celui du mouvement, la forme en elle-même suffit à situer le personnage, le trait du visage est moins essentiel, parce qu’il soulignerait trop le fait que l’humain est un être individuel, alors que Marie Laurencin voulait indiquer avant tout son appartenance au groupe, au clan, composé parfois de simplement deux êtres qui s’aiment, avec toute la finesse d’une vague dans un océan. La plus belle histoire d’amour est peut-être une légende japonaise. Une louve tuait tous les hommes qui passaient dans un bois. Un jour, elle fut séduite par la beauté d’un étudiant et lui fit grâce de la vie, contre la promesse qu’il ne raconterait à personne son aventure, car lui-même s’était épris de la louve. La louve se rendit compte qu’elle ne pouvait vivre sans son amour. Et elle décida de s’incarner en une très jolie jeune fille, qui partit à l’université pour séduire le jeune étudiant qui l’épousa. Le soir de ses noces, elle demanda à son époux s’il avait aimé une autre femme avant de la rencontrer. Et l’étudiant, après avoir hésité, raconta son histoire d’amour avec la louve. Alors, sa jeune femme s’en alla de leur maison pour ne plus jamais le revoir, et elle redevint louve. C’est cet absolu de la promesse intense qui se trouve magnifié dans les dessins éclectiques de Marie Laurencin où ce sont des esprits et des corps platoniciens qui parlent à d’autres platoniciens. L’instinct amoureux est régi par une sorte de rituel noble qui inscrit le désir dans un ordre du monde sacralisé.

Marie Laurencin est enterrée, les mains jointes, les lettres de Guillaume Apollinaire posées sur son cœur. C’est toute cette grâce du monde que les mécènes japonais, M. Takano et son fils M. Yoshizawa, ont tenu à consacrer dans le musée qu’ils ont créé depuis une trentaine d’années et qui vient de prêter la majeure partie des œuvres exposées au musée Marmottan-Monet.