Objectif Freud

Freud a été le destructeur d’une pensée qui voulait créer un ordre social équilibré sans remettre l’individu, le sujet, au centre du débat. Il a parlé de choses que l’on gardait occultes, et qui constituaient le lot commun des plaisanteries graveleuses dans les fumoirs, après les dîners mondains du XIXe siècle.

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Le testament viennois

Apparences : Docteur Balagayrie, vous êtes docteur en médecine, sexologue, avec une expérience reconnue en psychanalyse. Votre métier vous a fait rencontrer des milliers de personnes et votre champ d’investigation de médecin généraliste ne s’arrête pas aux malades nécessitant des soins psychologiques ou psychiatriques. Mais vous êtes un fervent défenseur de Freud... suite à votre propre expérience professionnelle. Pour quelles raisons ?

Docteur Balagayrie : Dans votre article critique sur Freud, vous avez raison sur tout. Mais cela veut dire aussi que vous n’avez raison sur rien. Parce que ce sont les défauts de Freud et de son système qui font sa gloire et sa force. Il est revenu à un système de pensée qui séparait l’analyse clinique de l’analyse scientifique. Il a modifié la notion d’expérience,  qui est à la base de l’esprit scientifique, et qui repose sur la répétition d’un test un certain nombre de fois pour arriver à un résultat dit probant. Freud c’est l’anti-Newton. On est sûr de prouver par des expériences scientifiques simples la théorie de la gravité. On n’est pas du tout sûr de prouver que le traumatisme décrit par Freud, parce que, simplement, il n’y a pas de possibilité de renouveler l’expérience, car chaque patient traumatisé, par exemple, est un cas unique, que l’on ne peut répéter exactement. Avec Freud, nous ne sommes plus dans un laboratoire, mais dans la vie. Avec sa réalité / vérité courbe, comme disait Nietzsche, sur les Présocratiques. C’est-à-dire que la preuve n’existe pas, mais une vérité peut exister sans qu’elle soit prouvable. Freud a ainsi cassé le système mis en place à partir des philosophes socratiques. 25 siècles après Socrate et Platon, disons plutôt Platon, parce que l’on ne saura jamais si Platon avait bien compris tout ce que lui racontait Socrate, on repartait sur une autre forme de logique, qui ne reposait pas sur la systémique.

Mais Freud présente tout de même un système.

Bien sûr, mais son système ne repose pas sur l’ordre mystérieux du monde devenu logique où l’homme a sa place raisonnée. L’homme, ou la femme bien sûr, n’est plus un élément du système obéissant à une cohérence absolue. Il y a l’inconscient. Il y a le traumatisme. Il y a le sexe et le désir qui ne sont plus des éléments conceptuels, abstraits, régis par les étoiles comme dans toute la philosophie occidentale qui repose sur la volonté d’un ordre social, toujours nouveau, toujours plus beau, toujours plus logique. Freud présente un système complexe, qui n’a pas d’équilibre, qui n’est pas loyal, qui ne crée pas une cohésion sociale. Il montre tout le déséquilibre, toutes les forces obscures qui arrivent au galop même chez l’homme dit raisonnable. Il redonne force et vie à l’accident, au traumatisme, qui est dû au hasard et qui va expliquer par exemple un comportement social sans passer par une cosmogonie sociale, à la Platon, à la Descartes, à la Kant ou Hegel. Cette réhabilitation du hasard crée des lois exceptionnelles qui peuvent obéir à des généralités, mais le système de pensées n’est pas fermé. Freud, tel Homère, raconte une guerre qui a bien eu lieu et qui n’est pas une légende. Contrairement à ce que l’on a dit. Jusqu’à ce qu’un archéologue amateur, un intuitif de génie, comprenne, ressente plutôt, que Troie était là où il décida de faire des fouilles : Schliemann a découvert Troie comme Freud a découvert l’inconscient et a défini la psychanalyse.
À l’intuition. Sans partir d’une réflexion fondamentalement scientifique. On sait maintenant que l’inconscient existe. Que le surmoi existe. Mais la psychanalyse n’a pas pour ambition d’expliquer le monde dans son entier. Mais d’appliquer une thérapie, variable, souvent non prouvable, pour soigner des gens.

On cache sa conscience comme on couvre son corps


 

Mais les gens sont-ils justement soignés ? Y a-t-il des résultats ? On accuse Freud d’avoir maquillé ses résultats, et même la famille de Jung était fort mécontente lorsqu’elle a vu des articles dans les années soixante lui faisant le même grief que l’on fait à Freud.

Il y a souvent des améliorations certaines du comportement. Et cela c’est un résultat. Mais la psychanalyse n’est pas un médicament que l’on donne comme une petite pilule. C’est une thérapie. Menée par un thérapeute spécialisé. Qui a lui-même suivi une longue analyse. C’est comme une initiation, où le maître doit suivre des règles très strictes de déontologie. Des méthodes d’approche qui ont été puissamment réfléchies. Le progrès va se faire lentement, pas à pas, comme l’ouverture d’un autre état de conscience. C’est un travail pharaonique, et qui concerne un seul individu, dans sa vie intime, et dans ses rapports avec les autres, avec les images qu’il se fabrique. Nous sommes dans le monde de l’image, en partant du principe que tout être humain, voire même vivant, procède par raisonnement sur des images, dont certaines sont fausses, d’autres plus proches d’une vérité polymorphe. Freud a fait là un énorme travail innovateur, personne à ma connaissance n’a aussi bien rétabli le sujet au cœur de la réflexion. L’homme est devenu sujet libre, base de tout raisonnement, avec ses spécificités qui ne le rattachaient plus à un système social ou interplanétaire. Freud a permis ainsi de reconstruire toute une nouvelle philosophie à partir de l’individu-sujet. On peut dire qu’il a pris la suite des Présocratiques qui étaient imprégnés de ces notions de vérité, non vérité, sujet libre et multiple, vérité liée au sujet et à son évolution.

Il y a bien eu des philosophes qui se sont inspirés des Présocratiques tout au long de ces vingt derniers siècles.

Bien sûr. Mais Ibn Arabi est peut-être le seul à avoir rétabli le sujet humain au centre du débat, en le mettant directement en liaison avec ses formes d’absolu qu’il se constitue par rapport à son degré de perception. Descartes a bien dit Je pense, donc je suis. Mais c’est pour cadrer dans un système raisonnable. Freud préfère Je pense donc je me mens. Et encore plus grave : je me mens à moi-même.
Et c’est par cette récupération du soi que Freud, faisant jouer le rôle de l’inconscient et du surmoi, arrive à modifier le rapport à la vie du patient. En dehors de toute philosophie systémique, ou Kabbalistique, qui est une variante du systémisme, puisqu’il y a un cadre général qui coordonne l’ensemble.
Je parle de Kabbale, parce que l’approche psychanalyste est une forme d’initiation, comme la franc-maçonnerie dont les rituels s’inspirent du système des Séphirots de la Kabbale. Les philosophes occidentaux jusqu’à Freud voulaient un système explicatif cohérent, ayant un sens, pour créer une suite d’ordre impériaux et royaux, dans le cadre d’un modèle aristocratique et élitiste. On ne peut le leur reprocher. Mais cela mettait en veilleuse l’individu-sujet, libre et indépendant, car forcément, c’était le groupe et son système qui était pour eux important, dans lequel l’individu était un sujet assujetti. Cela est allé jusqu’à son point extrême avec cette phrase des années Trente : Le parti ne te doit rien, tu dois tout au parti. Allez parler d’inconscient et de traumatisme à un individu dans une telle logique. Spinoza, qui fut rejeté par sa communauté, est reparti sur ces notions présocratiques de l’indicible, de la vérité du sujet et du hasard, tout cela lié dans le cadre d’une destinée.

Freud avait-il lu Ibn Arabi ?

C’est la grande question que je me pose. Mais cela ne serait pas étonnant.

Puis-je me permettre un bémol à votre démonstration?
Ibn Arabi a tout de même mis en avant un système où c’est Dieu qui décide de tout.

Vous voyez au Moyen-âge, en Islam ou en Occident, un philosophe ne pas faire autrement ? Il aurait été tué dans les quinze jours. Mais c’est dans le cadre de cette pensée officielle, à laquelle il croyait d’ailleurs certainement, que Ibn Arabi a pu recadrer la grande question du sujet.

Freud est donc un grand novateur sans mensonge ?

Il n’était pas dans le domaine de la preuve scientifique. Mais dans celui de la découverte à tâtons de certaines réalités. Il a été obligé de faire de la casse, sinon son système ne serait pas passé à la postérité, et l’on serait seulement, à l’heure actuelle, en train de découvrir le principe des forces inconscientes. Freud était certainement un grand manipulateur, comme tant de grands psychanalystes célèbres. Les mensonges, une fois découverts, il reste leur avancée.

Se pose-t-on la question de savoir, après quelques siècles, si Christophe Colomb était sincère ? Il n’avait même pas compris qu’il avait découvert l’Amérique. Il pensait être arrivé aux Indes. Mais l’Amérique, maintenant, est bien là. Pardonnons donc les fautes à ceux qui les font, et servons-nous de ce qu’ils ont découvert, malgré leurs faiblesses d’hommes.