Le coeur de Gatsby

pleure des larmes de sang

Les romans racontent souvent la même histoire : un homme aime une femme qui en aime un autre. Le malheur se conjugue à tous les temps, il est source de transcendance.
Le livre alors se façonne en une sorte de musique rêveuse, et il devient chef-d’œuvre ou navet.
Gatsby le magnifique est un chef-d’œuvre. Parce qu’il va plus loin. Il respecte la règle des deux mâles pour une femelle. Mais il nous dit aussi : l’amour est une apparence, la femme est elle aussi une apparence pour l’homme, et le désir s’en va, guidé par la mort du faible et du fort, dans la nuit interne qui nous tient tous.

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Il n’y a pas d’espérance réussie, nous sommes entourés d’étoiles mortes, tandis que l’homme part au loin, la femme aussi de son côté part au loin, cela donne un couple légèrement maudit... il s’ennuie beaucoup et sa marque de fabrique n’est pas la générosité.
Alors commence l’absolu. Le sacrifice humain nécessaire à tout acte religieux. Un roman avec une histoire d’amour, c’est un sacrifice religieux incroyable, sans cesse renouvelé par une multitude d’êtres humains qui souffrent de ce scénario initiatique, où l’on prévoit la mort d’un des deux mâles et la victoire du second, pas forcément le meilleur.
Nous sommes nés programmés avec cet A.D.N. où le frère Caïn tue Abel. Où pour une boîte de lentilles en conserve on vend son droit d’aînesse. Où pour le veau d’or on devient veau soi-même. Ainsi se décrit l’A.D.N. du mâle dominant et de la femelle. Elle va partir avec le vainqueur. Elle le choisit. Il s’impose. Il crie le plus fort. Il frime. Il persuade tout le monde de sa volonté à défendre son espace vital. Des deux mâles, le vainqueur est toujours le plus affirmatif. Car il excelle à utiliser des leurres.
Telle est la marque de fabrique du monde vivant sur notre planète. La tromperie en tout domaine. La manipulation de l’autre par des postures. Le rapport de forces annoncé d’avance avec ses trucages, pour circonvenir. Les poissons au fond des océans se parent de couleurs infernales. Les paons font la roue. Les chiens pissent à tous les coins de rue. Car l’amour, c’est toujours cet infini à la portée des caniches, où nous sommes tous des caniches, hommes, femmes, enfants, Indiens sous les tipis, chercheurs du C.N.R.S., graphologues et numismates, nous courons à la recherche de l’amour, dans une quête absolue et discrète. Tant qu’il y aura des caniches et des jolies blondes, il y aura de l’amour... Notre monde de fourmis vivantes s’active, on n’y pense pas trop, mais toutes ces fourmis qui s’agitent pour amasser des branches...
Et si c’était le seul sentiment de l’amour pur et infini qui les mène à s’épuiser pour une reine ? Si tel est le cas, cela justifie bien des choses dans le monde cruel qui nous entoure.
Gatsby est un mafieux au cœur pur de la sainte mafia humaine. Il est un exemple et un idéal, il mourra à la fin du film, lorsque son histoire d’amour est terminée, embarquée dans un train dans la conscience d’une fille lointaine et sous Cellophane : elle ne sait plus si elle est capable d’aimer.
Nous en sommes tous là. À regarder les paysages passer derrière une vitre de train. Le soir tombe sur la ville où se trouve la gare principale, avec son hôtel des voyageurs, juste en face. La Grande Rue trace un long trait sur le sol, de part et d’autres de maisons où des gens inconnus se sont regroupés pour vivre d’autres histoires d’amour qui ne sont pas les nôtres.
Alors, pourquoi l’histoire de Gatsby est-elle devenue la nôtre ? Elle est bien écrite, elle se lit et se regarde avec douceur et délectation. Et puis, elle raconte notre propre histoire : celle d’une femme et d’un homme, de la même femme avec un autre homme... Et l’un d’entre eux aimait quelqu’un d’autre, et la souffrance enveloppa nos cœurs telle une pieuvre qui étouffe un noyé pour l’emmener au fond des océans. Les fêtes sont là pour codifier le désir. Les jolies femmes dansent pour être le désir, le prix d’excellence de tous ces hommes ; ils vendent de l’essence, des titres en Bourse, ils sont employés, domestiques, voyous ou bien officiers... Léonardo DiCaprio réalise là une romance parfaite sur l’homme foudroyé. Les autres acteurs, plus vrais que nature, vivent chacun de leur côté une perfection de cette même romance, dans un scénario aux prises de vue extraordinaires : l’amour avec un grand A comme Apparences.