La grande Belleza

Aimer la vie et puis mourir. C'est la devise du monde vivant. Après, il y a la possibilité de travailler. Mais il y a toujours l'autre choix : celui d'être heureux. Et de mener la fête en continu, puisque les oiseaux chantent dans les rues.
Peut-être même que la morale est là... danse, vins, soirées chaudes avec chianti et lapereau servi avec des petits lardons, face au Colisée, sur une terrasse qui semble veiller sur les tortures des condamnés, coupés, jetés aux fauves, brûlés.


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Il fait chaud et les statues restent blanches et fraîches lorsque la nuit tombe sur les jardins de Rome. Ils rappellent 8 et ½, Fellini, Corleone et Mussolini, les jeunes couples qui s'exhibent...
C'est leur fantasme reconnu pour fixer leur jeunesse dans les yeux des plus vieux qui regardent en leur amour d'autres statues plus cachées, au fond de la religion.

 

Dieu est partout, n'est-ce pas ? Il est dans cette jolie petite fille qui part un peu plus loin, dans cette autre petite adolescente, une surdouée de l'art, elle pleure, elle souffre, parce que l'art, c'est de la souffrance avant tout, pour le créer intrinsèquement fort et pur, comme de l'acier, ainsi vont la matière, la Méditerranée et le génie grec de l'abstraction. Un père indigne tire de l'argent de l'art et de sa fille. Une mère aimante soigne son fils fou. Ce père est lucide sur le rapport entre la création et la richesse, entre le marché de la vie et l'amour des animaux. Mais la mère ne voit rien, parce qu'elle aime trop. Le cinéaste Paolo Sorrentino nous pose un dilemme : choisir notre forme d'art préférée, et notre spiritualité favorite. Il en résulte un doute pour Jep Gambardella, joué par Toni Servillo, le héros du film : vers quelles limites peut-on porter un interview, écouter les gens, leur écrire un article de journal ou un livre qui sera estimé, adulé, oublié ; au mieux il finira en sujet de dissertation littéraire pour classes de terminales ?


Mais ne sommes-nous pas toujours en classe terminale ? Éternellement à la fin de notre adolescence, avec des pulsions, des transferts, des images de notre surmoi géré à l'économie ? En toute franchise, nos angoisses, nous les créons, n'est-ce pas pour occuper notre temps ?


Devient-on fou parce que l'on veut devenir fou, et saint parce que l'on a choisi d'être saint ? Parce que l'on a compris... c'est un parcours... L'art est au bout, avec son but ultime, la création, pour rencontrer l'absolu, et celui-ci n'est pas une morale de travail. Mais c'est voir, avec des yeux très vieux, la perpétuelle jeunesse de l'esprit aristocratique.


Certaines critiques voient dans ce film, La Grande Bellezza... un nouveau film sur la Dolce Vita, sur la société italienne en douce décomposition. Divine décadence parce que l'on se couche tard à cause des soirées réussies et que l'on va dans des bars à strip-tease ? Les femmes aiment se mettre nues. Les hommes aiment les regarder. Même lorsqu'elles sont nues, elles aiment montrer à leurs amants des photos d'elles nues. Cela s'appelle le plaisir, et lier la décadence d'une civilisation au fait qu'il y ait du plaisir rappelle toutes les vaticinations des grands schizophrènes de toutes ces morales religieuses qui essayent d'asservir encore plus le peuple pour le plus grand confort de quelques manipulateurs pervers polymorphes.

Non, la morale est ailleurs. Et ce film le raconte. Un cardinal peut être matérialiste au point de réciter des recettes de civet en cocotte, il connaît aussi les exorcismes pour lutter contre le mal et l'innommable. Et une très vieille religieuse, ne sachant presque plus marcher, montera à genoux les escaliers menant à l'apothéose de ses pensées.

Alors, l'écrivain continuera à regarder, à comprendre, à éduquer, et pour cela, refusera d'écrire une suite de livres. Car le savoir n'est pas un discours. La rédemption n'est pas une régression, la création n'est pas une accumulation.
Mais un fleuve part au loin, portant un tableau d'art moderne, sur une barque qui n'existe pas, mais tout le monde la voit.


Ce film est à voir parce qu'il est un chef-d'œuvre. Il rétablit notre conscience vis-à-vis de Dieu et de ses profils psychologiques qu'il incarne en ces êtres désincarnés joués par des acteurs au summum de leur art.